L’expansion monétaire du Canada entraîne la population dans la précarité

Masse monétaire du Canada (M3)

L’augmentation des prix auxquels les Canadiens font face est au centre de l’actualité ces derniers temps. Du secteur de l’immobilier à celui de la construction d’infrastructures ou du transport, les hausses sont considérables. Plus ces hausses prennent de la place dans le débat public, plus on se rend compte que l’inflation est un concept qui n’est pas clairement défini et dont les origines le sont encore moins. C’est pourtant très important car elle est directement liée à notre niveau de vie.

Si nous voulons comprendre ce qu’est l’inflation, nous devons la distinguer des autres facteurs qui peuvent affecter les prix, comme l’offre et la demande. Pour donner exemple récent, le prix des billets pour un concert de Taylor Swift peut augmenter drastiquement entre leur mise en vente et le soir du concert. La quantité limitée de billets sera vendue à ceux qui acceptent les prix les plus élevés des revendeurs. Ceci est du à l’équilibre entre l’offre et la demande, pas l’inflation.

Par contre, si la brique de fromage que vous achetiez normalement 4$ en épicerie se vend soudain 4.25$, il n’y a pas nécessairement de file avec vous dans l’allée des produits laitiers. L’épicerie en a probablement une autre palette à l’arrière. Ce n’est donc pas une offre limitée comme celle des billets de Taylor qui cause l’augmentation. Ce type d’augmentation, bien que ce ne soit pas l’unique raison possible, est typique de l’inflation. Ici ce n’est pas la rareté de l’objet ou du service acheté qui est en jeu. C’est la valeur de la monnaie.

Mais d’où vient la valeur de la monnaie ??

Le plus simplement, les dollars en circulation sont la représentation de toute la richesse de la société.

Mise en situation: supposons un pays fictif, le pays A. La somme totale de toutes les richesses du pays A est une pomme (pays très fictif) et la somme de toute la monnaie du pays est de 5 dollars. Supposons que vous êtes détenteur de ce 5$ et que vous voulez échanger vos dollars contre la pomme. Vous prévoyez faire cette transaction le lendemain en pensant obtenir un prix de 5$.

Mais surprise! Le matin de la transaction, le gouvernement du pays A émet un nouveau billet de 10 dollars. Et lorsque vous vous présentez au marchand, la personne qui a reçu le 10$ est déjà là. Vous offrez 5$ pour la pomme. L’autre personne 10$. Le marchand, voulant obtenir le maximum pour sa pomme, la vend 10$ à l’autre personne.

Qu’est-ce qui s’est passé? Pourquoi est-ce que 5$ ce n’est plus assez pour acheter la pomme? Est-ce que la pomme a changé? Non.

Ce sont les dollars qui ont changé. Ils ont perdu un peu de leur valeur.

Si l’économie n’est pas en croissance, la création de nouveaux dollars diminue la valeur de chaque dollar existant.

L’ajout de nouveaux dollars dans l’économie d’un pays aura un impact sur la valeur de chaque dollar si aucune nouvelle valeur n’est créée. La valeur d’une monnaie est donc un équilibre entre la valeur que la société produit et le nombre de dollars ou toute unité de monnaie (marks, yens, couronnes, écus, pièces d’or, etc). Il aurait donc fallu avoir une nouvelle orange pour que le prix n’augmente pas trop.

Le rôle d’une monnaie dans l’économie peut être comparé à celui du sang dans le corps humain. Les différentes parties du corps humain doivent échanger entre elles pour assurer sa survie. Le sang apporte l’oxygène au reste du corps, l’estomac la nourriture, etc. La quantité de sang dans le corps est proportionnel à la taille de celui-ci. Un bébé pourrait en avoir 250mL, un adulte 4 ou 5 litres. Un manque de sang dans le corps peut entraîner des problèmes, même chose dans le sens inverse. La quantité doit être adaptée au corps.

Il en va de même pour la monnaie dans une économie. C’est le rôle de la monnaie de transmettre de la valeur à toutes les personnes et entreprises. Comme le sang dans le corps humain, il ne doit pas y avoir trop de monnaie, ou trop peu, si on veut que le système fonctionne bien. Si l’économie est en croissance, parce que de la valeur a été créée, la quantité de monnaie devrait augmenter aussi, comme dans l’image ci-dessous.

Deux cercles, l'un repsésentant l'économie et l'autre la quantité de monnaie en circulation. Les deux cercles croissent au même rythme.
La quantité de monnaie croît au même rythme que l’économie.

Si il y a un équilibre entre la quantité de monnaie dans une économie et la taille de celle-ci, les prix pourront rester stables, toutes choses étant égales par ailleurs.

Si la croissance la masse monétaire dépasse la croissance de l’économie, un déséquilibre survient entre la richesse disponible en société et le nombre de dollars disponibles. Il se produira alors ce qui s’est produit dans l’exemple de la pomme décrit plus haut: les prix augmenteront.

La quantité de monnaie croît plus vite que l’économie. Les prix augmenteront.

Je vous réfère maintenant à l’image en en-tête. On peut y voir la progression de l’indicateur M3, qui l’ensemble de la masse monétaire au Canada. C’est un des agrégats utilisés en économie pour suivre la quantité de monnaie d’un système. On peut y voir qu’entre 2012 et 2022 la masse monétaire a doublé.

Après la crise économique de 2008-2009, la Banque du Canada fera abaissera son taux directeur à 0.25%, un plancher historique, et il faudra attendre plus de 10 ans avant de le voir passer à plus de 2%. Cette période prolongée à taux minuscules permet aux prêteurs hypothécaires d’accorder des prêts beaucoup plus gros pour un paiement équivalent. Et l’effet se fera sentir rapidement.

Taux directeur de la Banque du Canada 1990-2025
Source: TradingEconomics.com – Banque du Canada

Comme les consommateurs ont accès à un crédit beaucoup moins dispendieux, les montants empruntés grossissent et chaque dollar de ces prêts vient s’ajouter à la masse monétaire pré-existante. Si vous regardez l’image en en-tête, cela correspond à la période où, après une légère pause due à la crise financière, la masse monétaire reprend sa croissance et doublera en 10 ans.

Ici, vous devriez me voir venir. Est-ce que la croissance de l’économie canadienne a suivi la croissance de la masse monétaire ?

PIB du Canada 2008-2025
Source: TradingEconomics.com – Statistique Canada

Comme vous pouvez le voir, le taux de croissance du PIB canadien a été anémique durant cette décennie. Comme la masse monétaire croît beaucoup plus vite que l’économie canadienne, le dollar canadien perd beaucoup de valeur et il faut donc plus de dollars pour acheter le même item.

Même si d’autres facteurs peuvent contribuer aux hausses de prix que nous connaissons présentement, l’inflation due à l’érosion de la valeur du dollar en est la cause principale. Généralement, la hausse des prix est un phénomène à retardement. Plusieurs années peuvent s’écouler avant qu’un déséquilibre monétaire ait un effet sur les prix dans les commerces. Ceci est dû au fait que l’argent est créé dans l’économie à certains endroits précis (les prêts hypothécaires par exemple) et l’effet se répand avec un délai qui rappelle celui des ondes sur un lac. Mais éventuellement…

L’ajout de dollars dans le système, ou création monétaire, est ce qui explique les hausses de prix importantes ces dernières années. Et comme décrit plus haut, le délai dans l’apparition des effets fait en sorte que les hausses les plus importantes sont à venir étant donné les déficits énormes que le Canada aura à financer avec des prêts et donc… plus de création monétaire.

Étant donné l’état actuel des finances des Canadiens, ces hausses futures sont à craindre. Les organismes de charité au Canada et les banques alimentaires sont de plus en plus sollicités et ont plusieurs fois tiré la sonnette d’alarme. Même si le revenu disponible des Canadiens est en croissance, celle des prix leur est supérieure.

Et cela se reflète directement sur le niveau de vie des Canadiens. On ne compte plus les publications en ligne où les clients des épiceries prennent en photo des prix qu’ils trouvent absurdement élevés et qui rendent carrément certaines denrées alimentaires hors de prix. La ville de Kingston en Ontario a déclaré l’état d’urgence en début d’année 2025 parce que l’insécurité alimentaire y touche un ménage sur trois. La responsable est émotive lorsqu’elle relate avoir acheté sa première chaise haute, maintenant nécessaire pour la clientèle qu’elle reçoit.

Évidemment, il n’y a pas que l’alimentation qui reflète une inflation galopante. Le prix du logement au Canada est en hausse dans toutes les catégories et cela touche autant les prpriétaires que les locataires. Le marché de l’immobilier est au coeur de ce sujet car les hypothèques contractées pour l’achat de propriétés comptent pour une bonne part de la création monétaire car les montants sont élevés et pratiquement tous les acheteurs y ont recours.

L’impact de l’inflation se fait donc sentir dans ces deux postes de dépenses importants pour la plupart des foyers mais ce sont tous les prix qui sont affectés. Au fur et à mesure que ceux-ci grimperont, qu’arrivera-t-il des Canadiens dont les revenus ne suivent pas la cadence? C’est un sujet peu mentionné au Québec dans les médias traditionnels mais on trouve sur les réseaux sociaux de plus en plus de témoignages de personnes complètement désemparées devant ce qu’est devenue leur vie et lancent un cri d’alarme.

La situation est telle que de plus en plus de personnes songent à quitter le pays car le niveau de vie qu’ils ont connu durant la majeure partie de leur vie n’est plus possible. Donc l’attrait du Canada a diminué non seulement pour les immigrants mais aussi pour les personnes nées au Canada. Comme ce phénomène ne fera que prendre de l’ampleur avec l’énorme déficit fédéral annoncé pour 2025 qui indique que l’expansion monétaire au Canada ne fait que débuter. Pour en revenir à la courbe de la masse monétaire M2, on peut voir qu’on entre en fait dans la portion palette de hockey d’une courbe exponentielle. Le dollar canadien subira-t-il le même sort que le dollar du Zimbabwe? Qu’arrivera-t-il aux épargants et aux personnes n’ayant plus la force de travailler?

Halford John Mackinder: Pilier de la géopolitique occidentale

En 1904, Halford John Mackinder, un des fondateurs de la London School of Economics, présente à la Royal Geographical Society un article sur ce qu’il appelle le « pivot géographique de l’histoire ». Ce moment est souvent considéré comme le début de la géopolitique comme discipline et sujet d’étude en occident. Les concepts qu’il a définis ont créé un nouveau paradigme stratégique et influencé la pensée politique d’un grand nombre de personnes et d’institutions.

Mackinder ne publiera toutefois pas ces idées dans une œuvre pour le grand public avant 1919. Avec l’intention manifeste de mettre à profit les leçons tirées de la Première Guerre mondiale qui vient de se terminer pour reconstruire l’Angleterre et les institutions internationales, Idéaux Démocratiques et Réalité présente des concepts géopolitiques et y ajoute la réflexion sur le concept de Man-Power et la productivité qu’il avait publiée en 1905 dans un article pour le magazine National Review.

Le livre couvre successivement le concept de momentum social, lié à la productivité d’une économie, un tour d’horizon des caractéristiques du globe aboutissant à la définition des concepts de Heartland et World-Island ainsi que leurs implications pour les intérêts stratégiques des pays et finalement, dans ce qui m’est apparu comme étant bizarrement très peu souligné, une réflexion sur les bases saines du développement économique et social liant le développement régional à l’équilibre international.

Pour ceux qui ont été familiarisés avec les concepts de Mackinder à travers des analyses géopolitiques ou militaires, la partie du livre anticipée est probablement celle décrivant le globe et son découpage géo-stratégique. Ceci est abordé en présentant la planète selon deux points de vue. Celui de la mer qui nous amène à considérer toutes les mers et les océans comme un seul et celui de la terre vu à partir du coeur de l’Eurasie, le Heartland. Pour chacun de ceux-ci, l’auteur illustre quels principes s’appliquent de l’échelle régionale au niveau mondial.

Ces principes nous sont expliqués par le détail des invasions ou défenses par différents groupes pour les territoires et les voies de communication. Le contrôle sur ces derniers permettant une plus grande productivité, ils sont la condition sine qua non pour qu’un empire puisse voire le jour.

Plusieurs lignes sont passées à relater comment la géographie a affecté les mouvements des armées lors de guerres et d’affrontements terrestres ou encore comment la supériorité technique ou stratégique a décidé de guerres navales. Les principes s’appliquant à toutes les échelles, on passe de la vallée du Nil, à la mer d’Égée et de Crête, à la Méditerranée de l’empire Romain, au contournement du cap formé par l’Afrique pour terminer avec la planète entière.

La théorie du professeur d’Oxford modélise la planète en grands ensembles. Un océan en couvrant neuf douzièmes, un super-continent couvrant deux douzièmes, puis les Amériques et le reste des îles de la planète se partageant un douzième.

Du point de vue de la navigation, la planète n’est donc qu’un énorme océan peuplé d’îles plus ou moins grandes. Une puissance de la mer se déploie à partir d’une base assez grosse pour assurer la subsistance de sa flotte de navires. La plus grande île, et possiblement la plus productive, est le supercontinent formé par l’Eurasie et l’Afrique. C’est ce que Mackinder appelle World-Island, ou Île-Monde, parce qu’elle a de loin la plus grande superficie de tous les continents et abrite donc le plus de ressources et regroupe le plus grand nombre d’habitants.

Une puissance de la terre en croissance ne sera freinée que par des obstacles physiques comme une chaîne de montagnes, la mer ou la rencontre d’une puissance similaire. Le Heartland, qu’on pourrait traduire par le cœur du continent, est la partie de l’Eurasie qui n’est pas atteignable à partir de la mer. C’est le plus grand territoire disponible pour une puissance de la terre. Sa contrepartie, le Rimland ou monde périphérique, est constitué des terres exposées aux puissances de la mer.

Carte délimitant le Heartland (en rouge) et le Rimland (en bleu).

Le territoire d’où proviennent des factions qui s’affrontent militairement ou économiquement et le développement de leurs technologies de transport déterminera leur capacité à projeter leur puissance sur la terre ou sur la mer. Cette capacité ou son absence, en viennent à délimiter l’accès aux différentes parties du globe. Quand des nations entrent en conflit, leur type de puissance détermine quels seront leurs avantages et leurs possibilités.

L’analyse de Mackinder a été critiquée car elle passerait trop facilement des caractéristiques physiques à la stratégie politique, ce qui en ferait une sorte de déterminisme géographique. Étant du début du XXe siècle, on peut voir comment l’aviation moderne peut mitiger ou carrément faire disparaître certaines de ces contraintes perçues mais comme le transport aérien de personnes ou de marchandises reste beaucoup plus dispendieux que les moyens traditionnels et que ces derniers sont donc toujours très importants, son analyse demeure un point de référence actuel. On n’a qu’à penser à l’importance déclarée pour les États-Unis d’empêcher une dominance russe en Europe de l’Est.

Mais comme je l’ai dit plus haut, l’aspect m’ayant surpris est la pensée économique étayée durant les premiers et derniers chapitres et dont je n’avais jamais entendu parler. La première du livre se consacre à l’explication du concept de momentum social qui est la chorégraphie à laquelle se livre la population au quotidien lorsque les travailleurs interagissent, tous dépendants des actions des uns et des autres. La régularité des actions des personnes en société permet un échafaudage d’interactions plus complexes et productives que si tous agissaient indépendamment. C’est cette chorégraphie qui assure à une économie sa productivité et cette dernière est donc plus importante que sa richesse accumulée.

Après avoir décrit les points de vue de la mer et de la terre, l’auteur aborde plus directement le thème de la reconstruction de l’occident après la guerre. C’est dans cette optique qu’il utilisera les concepts liés au momentum social pour décrire les évènements ayant mené à la Guerre. Les économies des pays de l’Europe étant des Going Concerns à la même soif de marchés et ayant leur inertie propre, leur liberté respective viendrait donc d’un équilibre où aucune d’entre elles ne l’emporte sur les autres. En particulier, ni l’Allemagne ni la Russie ne doivent être en mesure de contrôler les pays slaves de l’Europe de l’Est. Une telle conquête leur permettrait ainsi de dominer le Heartland, pour prendre l’Île-monde comme base navale et établir une supériorité mondiale dangereuse pour tous.

C’est à ce point-ci qu’à peu près tout ce que j’avais entendu sur cette théorie s’arrêtait. Un nouveau paradigme pour comprendre le monde mais très axé sur une dynamique de conquête, surtout lorsque vu à travers le prisme de la guerre froide, Brezinsky, etc. Je n’avais toutefois pas vu venir l’aboutissement de la pensée de l’auteur. Le texte poursuit pour adresser les principes qui sont à l’origine de la guerre 1914-1918 et cette partie, que je n’ai vue citée nulle part même pour y faire allusion, ouvre sur une pensée économique et sociale qui m’a surpris, reprenant la valeur du travail d’Adam Smith en la spatialisant.

Parce qu’il considère la stabilité et l’indépendance des pays d’Europe de l’Est comme étant primordial, Mackinder affirme que le commerce devrait être régulé de manière à ce que les pays puissent avoir une part équitable des activités économiques les plus favorables ou à haute valeur ajoutée comme on le dirait aujourd’hui. Il met aussi en garde contre le potentiel de déstabilisation d’une industrie nationale qui aurait besoin de marchés mondiaux et irait donc vampiriser ses voisins. Il affirme même que « plus aucun pays important, après cette guerre, ne permettra d’être privé de toute industrie essentielle. »

Cette vision de la stabilité nécessaire en Europe est complètement à l’opposé de l’économique actuelle où on prône plutôt la maximisation des parts de marché et donc le libre-marché par-dessus d’autres considérations. Ici, la stabilité repose sur développement national des pays stratégiques plus que sur la défense collective, et ce, pour pouvoir avoir une Ligue des Nations. Les traités européens contiennent des mesures pour intégrer économiquement les pays dont l’économie est moins puissante par des investissements mais l’idée d’empêcher la pénétration d’une économie par une autre comme proposé dans le livre est contraire aux théories économiques actuelles en occident.

Mais Mackinder ne s’arrête pas là. Il poursuit, dans ce qui est l’ultime chapitre, à approfondir la notion de développement national équilibré qui serait la base nécessaire pour la création de la Ligue des Nations. Or, l’équilibre du développement économique entre voisins est non seulement dépendant de facteurs externes mais aussi de facteurs internes aux pays. La politique intérieure d’un pays aura un effet sur sa politique extérieure. Ceci peut sembler anodin, mais cache des implications plus profondes.

Comme les nations sont des sociétés locales, leur organisation doit, pour être pérenne, être basée sur les communautés composant cette société et non sur des intérêts de classe nationaux. La constitution d’intérêts de classe nationaux mènerait inévitablement à ce que ces classes se rassemblent avec leurs équivalents dans les pays voisins, ce qui entraînerait finalement le clivage horizontal de la société internationale, exactement ce qui serait à éviter pour obtenir la stabilité tant désirée en Europe de l’Est.

À ce moment, on est dans une organisation de la société qui est complètement opposée à ce que nous vivons. Mais Mackinder poursuit sa pensée au niveau régional. La dynamique qui s’applique entre les pays est aussi présente à plus petite échelle. La vie des communautés locales devrait donc être aussi complète et équilibrée que possible. Le modèle où une métropole concentre le pouvoir décisionnel et où se trouvent donc les emplois plus prestigieux et les mieux rémunérés conduira inévitablement à une société divisée en classes et en intérêts.

Même en prenant le problème de l’autre côté, non pas du point de vue de la stabilité des nations mais des désirs et besoins des personnes, on en arrive au même besoin de pouvoir vivre une vie complète. La même égalité d’opportunité de développement des nations doit être accordée aux différentes régions d’un pays et il ne pourrait pas y avoir une réelle égalité sans contrôle sur ses propres leviers de pouvoir et sans avoir la possibilité de passer de la pensée à l’action.

Même si c’est un processus plutôt lent, la centralisation aurait donc l’effet négatif de vider les régions d’une partie de leur vitalité. Elle priverait également les personnes qui, même si elles n’aspirent pas à de grandes responsabilités, auraient aimé ne serait-ce que voir et côtoyer les preneurs de décisions. Les exemples de cité-états comme Florence ou Athènes sont donnés pour illustrer comment avoir le contrôle sur ce qui se passe dans leur localité enrichit la vie de ces villes, leur permettant d’offrir des possibilités de s’accomplir dans toutes les sphères de l’existence.

C’est cette organisation de la société par les communautés régionales qui permettrait aux nations de prévenir la division en classes et intérêts qui iraient s’allier à ceux des nations avoisinantes et créer des déséquilibres économiques. Une communauté dans laquelle les personnes occupant des postes de responsabilité, commerçants et magistrats sont allés aux mêmes écoles que les autres personnes de leur communauté ne favorisera pas la stratification de la société en classe. La possession des pouvoirs nécessaires à son organisation permet aussi la véritable liberté : la possibilité pour les hommes de vivre une vie complète dans leur propre localité.

Cette manière de considérer la vie en communauté adresse directement des problèmes que nous vivons actuellement tels l’exode rural, moyen de sortir d’une existence amputée d’une partie de son sens ; la perte de solidarité sociale entre groupes de personnes socialement et physiquement séparées ; la productivité amoindrie d’une région n’ayant pas les pouvoirs nécessaires pour s’organiser et dépendante d’une administration centrale distante et désintéressée. Pour moi, il y a beaucoup de parallèles pouvant être établis entre cette vision des choses et des avenues pour remédier certains des problèmes qui nous affectent.

La vision de Mackinder ne se cantonne pas à une doctrine libre-échangiste ou protectionniste. Les échanges entre ensembles économiques sont naturels et malgré une volonté manifeste de rassembler toutes les sphères de l’activité humaine dans une localité, les impératifs de systèmes ayant besoin d’une large base pour être fonctionnels, comme les assurances par exemple, doivent tout de même être respectés. Mais selon lui les localités devraient assumer les responsabilités d’organisation et décision dans la plupart des domaines pour pouvoir être des écosystèmes complets et équilibrés, menant à une nation complète et équilibrée.

Nul besoin de le mentionner, cette approche est à l’opposé des pratiques actuelles dans le commerce international, où la clause de la nation la plus favorisée est souvent présente. La notion de droit national au développement économique et à la spécialisation est peu répandue. Mais il demeure très intéressant de constater que Mackinder considère comme essentiel le développement national comme gage de stabilité régionale. L’approche à favoriser pour les pays de l’Europe de l’Est ne serait-elle pas aussi celle à favoriser pour les autres pays ?

Les parties du livre traitant de la liberté des nations et des peuples ne sont pas particulièrement surprenantes dans un ouvrage dédié à la reconstruction d’après-guerre en Europe. La Ligue des Nations, plusieurs fois évoquée dans le texte et qui verra le jour l’année suivante en 1920, reste au centre des préoccupations. Par contre, force est de constater que les recommandations de Mackinder concernant l’organisation politique et économique des pays n’a pas fait école, ce qui est surprenant compte tenu de l’omniprésence de sa pensée dans le domaine géopolitique occidental.

Cet ouvrage demeure selon moi absolument incontournable pour quiconque veut connaître la genèse de la pensée géopolitique occidentale. On explique ici pourquoi certains endroits stratégiques de la planète le sont, en se basant sur les caractéristiques physiologiques des lieux, sans lesquelles il est difficile de comprendre d’où viennent certains impératifs dans les domaines de la sécurité ou de l’économie. Les parties sur les points de vue de la terre et de la mer valent à elles seules la lecture de cet ouvrage. Mais la pensée développée en vue de la stabilité des pays de l’Europe de l’Est est une surprise qui pose énormément de questions sur l’organisation actuelle du commerce et de la sécurité entre pays.

C’est surprenant mais je n’ai pas pu trouver cet ouvrage en français, chose que je trouve bizarre étant donné la quantité de références faites à Mackinder et sa théorie au fil des années. Mais comme mentionné plus haut, je recommande fortement cette lecture qui pourra vous aider non seulement à mieux décoder l’actualité internationale, mais aussi à mieux comprendre ce qu’est une économie nationale ou un Going Concern comme défini dans le texte. Parfois, la pensée de l’auteur révèle une vision des choses étant clairement influencée par l’époque mais la force principale du propos réside dans sa pertinence, qui demeure intacte plus de cent ans plus tard.


MACKINDER, Halford John. 1919. Democratic Ideals and Reality: A Study in the Politics of Reconstruction.